Au départ, je voulais m’intéresser à cette croyance, très partagée en Éthiopie, qui veut qu’il faut partir à l’étranger, y étudier, y acquérir de l’expérience, pour devenir quelqu’un. En toile de fond, il y a aussi cette histoire, en apparence plus anecdotique, mais tout aussi symbolique, que j’ai souvent entendue dans mon enfance : celle d’un Éthiopien parti aux États-Unis et qui était revenu, quelques années plus tard, dans un cercueil. Je ne me rappelle plus exactement des détails : il me semble qu’il avait été défenestré ou jeté du toit d’un immeuble.
Au-delà du simple fait divers raciste, j’en ai surtout retenu l’idée d’un malentendu, d’une contradiction implacable. Vous quittez votre village, votre ville, votre pays, persuadé que l’herbe est plus verte ailleurs et que vous y trouverez non seulement le bonheur, mais que vous pourrez aussi en rapporter les graines et les semer à votre retour.
Il y a cette idée bêtement romantique que de l’autre côté de l’océan tout est possible et que le déracinement porte en lui quelque chose de très positif. C’est une illusion à laquelle nous avons trop longtemps souscrit, surtout les Africains de ma génération – la plus touchée par cette mythologie du « déracinement formateur ».
Ce n’est pas quelque chose qui vous traverse l’esprit à un moment donné, comme une subite révélation. C’est plus de l’ordre d’un vague sentiment de culpabilité qui affleure peu à peu, par petites touches et qui s’installe durablement. On n’y prête pas attention au départ. Et puis, petit à petit, les interrogations se font jour, de plus en plus lancinantes : « Mais bon sang qu’est-ce que je fais ici ? Cette foutue neige… Ce n’est pas moi, ce n’est pas mon climat ».
Arrive enfin le moment où vous vous retrouvez complètement en contradiction avec tout ce qui vous entoure. Pourquoi rester alors que tout vous pousse à partir ? C’est un déchirement, une vraie souffrance. Mon intention avec TEZA était donc de donner chair, de façon dramatique, à ce conflit intérieur que beaucoup d’Africains ont pu vivre.
Oui, c’est un intellectuel incomplet en ce sens qu’il est porté par des motivations très nobles et généreuses – il veut contribuer à la transformation de son pays – mais, en même temps, il ne sait rien de son histoire.
Vous savez, la plupart des Éthiopiens ont été éduqués dans le culte de ce qui se faisait en Europe et en Amérique. Moi-même, je fais partie de cette génération qui a été encouragée à partir pour revenir mieux armé, mieux formé. Soi-disant pour guérir le pays de ses propres maux. Or nous connaissons très mal notre propre histoire et celle-ci n’a d’ailleurs jamais été valorisée.
Il y a là une contradiction tragique à l’œuvre qui, à mon sens, est responsable du chaos dans lequel a été jeté l’Éthiopie. Imaginez que des intellectuels ont été dépêchés un peu partout, dans les campagnes et les villages, pour tenir des discours insensés sur la lutte des classes à des hommes et femmes qui devaient d’abord se battre pour cultiver leur terre, nourrir leur famille et envoyer leurs enfants à l’école.
D’où cette séquence où Anberber assiste dans son village à une « réunion » politique sur les bienfaits du marxisme. C’est à ce moment-là qu’il se rend compte à quel point il est étranger à son propre pays. Et c’est aussi à ce moment qu’il se rend compte que tout le savoir et l’expérience qu’il a pu acquérir en Europe ne lui est d’aucun recours. D’une certaine manière, je me suis retrouvé dans la même situation que celle d’Anberber.
Plutôt que de devenir médecin ou agronome, je me suis lancé dans le cinéma. De ce fait, je ne peux offrir aucune aide concrète aux paysans de ma famille en Éthiopie. Quand leurs enfants ont été envoyés à la guerre, ils espéraient très certainement que ce parent vaguement célèbre à l’étranger allait, de par sa situation, pouvoir intervenir et faire pression. Cette incapacité à leur épargner la douleur de perdre un fils ou un père dans une guerre à laquelle ils ne comprenaient rien m’est insupportable. Alors, j’exorcise cette douleur en témoignant à ma manière, en faisant du cinéma.
TEZA n’est pas un film exactement autobiographique. Il y a, bien entendu, beaucoup de moi dans le personnage d’Anberber, mais je dirai qu’il est surtout un composite de plusieurs personnes, certaines réelles, d’autres fictives. Il est aussi la combinaison de valeurs qui me paraissent d’autant plus essentielles que les vies que nous menons aujourd’hui sont marquées par une grande confusion. Et qu’elles nous portent souvent au compromis.
Je voulais d’un personnage qui soit d’une intégrité telle qu’il puisse ne pas supporter le moindre renoncement à ses principes. Ma résistance est de cet ordre. Dans l’entêtement. Ne pas renoncer. Rester fidèle à sa vision, coûte que coûte. Peu importe que cela m’ait pris autant de temps à faire TEZA. Ou que les ressources financières aient été si difficiles à réunir.
Pour élargir la question, je pense que les Africains ne devraient jamais se compromettre, que ce soit au sujet de leur Histoire ou de leur humanité. S’ils abandonnent cela, ils n’auront plus rien.
Chaque film est comme un escalier. Certains vous pousseront à faire de grandes enjambées. D’autres, au contraire, doivent être gravis marche après marche. Sankofa, sans aucun doute, avait été un tournant majeur. Je suis maintenant en train d’évoluer en termes d’écriture cinématographique. Mes derniers scénarii bénéficient de toutes les erreurs que j’ai pu commettre dans mes films précédents.
TEZA est le fruit de ces recherches, de cette évolution permanente. Mais, vous savez, chaque film est imparfait en tant que tel : arriver à structurer une histoire de manière complètement harmonieuse, c’est l’engagement de toute une vie.
Propos traduits et remis en forme d’après un entretien publié par le site Abesha.com.
Septembre 2009